Le 8 mai 1982 à Zolder, Gilles Villeneuve s’est tué en qualifications alors qu’il cherchait la pole position, deux semaines après le Grand Prix de Saint-Marin où il s’était senti trahi par son équipier Ferrari Didier Pironi.
Quarante-quatre ans après, le fil qui domine encore son histoire reste celui-là: un pilote adoré pour son engagement total, emporté au terme de quinze jours de fracture interne chez Ferrari. À Zolder, Villeneuve roulait à fond pour aller chercher le meilleur temps quand il n’a pas vu Jochen Mass assez tôt devant lui. Selon le récit de l’accident, les roues des deux voitures se sont accrochées, la Ferrari s’est envolée et est retombée presque sur l’avant. Villeneuve a perdu l’avant de la voiture alors qu’il restait retenu par ses ceintures. « Le destin avait décidé », résume ce témoignage rétrospectif.
Le contexte d’Imola donne à ce week-end belge une portée particulière. Au Grand Prix de Saint-Marin, après l’abandon de René Arnoux et avec environ quinze tours à parcourir, Villeneuve menait devant Pironi. Ferrari a alors transmis via le panneau des stands une consigne de ralentir à ses deux pilotes, dans une période où le V6 turbo était jugé fragile et où les deux hommes ne comptaient ensemble qu’un seul point au championnat.
Villeneuve avait compris cet ordre comme un gel des positions. Pironi, lui, a doublé puis n’a pas réduit son rythme. Deux tours plus tard, il était passé en tête. Villeneuve a d’abord cru que son équipier voulait seulement offrir du spectacle avant de lui rendre la place, puis il a compris que Pironi voulait gagner. Le Français s’est imposé, et la rupture est devenue définitive. Le récit de l’époque affirme que Villeneuve jura de ne plus jamais lui adresser la parole.
Joann Villeneuve, veuve de Gilles Villeneuve, l’a encore expliqué dans un entretien commémoratif: son mari était « très loyal » et, pour lui, « une poignée de main avait la même valeur qu’une signature ». Elle ajoute que c’est précisément pour cela qu’il s’est senti trahi à Imola. Cette blessure, chez un pilote qui croyait aux accords entre pilotes, a pesé lourd dans les jours qui ont suivi.
À Zolder, cette tension était visible. Le journaliste Nigel Roebuck, dans une chronique de souvenir consacrée au Canadien, raconte l’avoir trouvé « un peu tendu » ce vendredi-là. Villeneuve lui avait dit sur le circuit belge: « Jusqu’à maintenant, l’atmosphère dans l’équipe a toujours été simple, mais après Imola, elle ne peut plus l’être. » Roebuck se souvenait aussi de son dernier départ du stand Ferrari, d’un pilote « très posé » dans le cockpit, immobile malgré l’agitation autour de lui.
C’est ce contraste qui a figé sa légende. Villeneuve était décrit comme un « gentleman du risque », un pilote qui faisait tout pour la victoire, incapable de « stroker », de ménager son effort. Lui-même revendiquait cette approche sans compromis. Dans le même portrait, il expliquait n’avoir « jamais » levé le pied dans sa carrière et en être fier. Ce rapport absolu à la limite faisait de lui une anomalie, même dans la Formule 1 de son temps.
Cette intensité explique aussi la place qu’il occupe encore chez Ferrari. Les tifosi l’adoraient, Enzo Ferrari l’estimait profondément, et Joann Villeneuve dit aujourd’hui trouver « vraiment émouvant » que son souvenir reste aussi fort. Elle n’imaginait pas que tant de gens continueraient à l’aimer si longtemps, mais elle voit dans cette fidélité la preuve que sa vie et sa manière de courir ont marqué bien au-delà de son époque.
C’est aussi pour cela que l’accident de Zolder ne se réduit pas à un drame de qualification. Il a interrompu une relation devenue irréparable avec Pironi et a figé pour toujours l’image d’un pilote Ferrari qui ne levait jamais le pied, même quand l’atmosphère autour de lui s’était brisée.
© Jonathan Borba